[ARCHIVE] Les loups

Dans un monde parallèle, à Rivière-du-Loup, il existe des loups qui mangent les gens qui se promènent dans la rue.

Tout le monde s’entend que, dans cet univers, il y aura toujours des loups à Rivière-du-Loup. C’est un fait de la vie; et qu’on ne devrait ou ne pourrait jamais s’en débarrasser.

Un débat y fait rage depuis 350 ans sur ce qu’il faut faire face à ce problème.

Une partie de la population insiste sur le fait que les loups contribuent à la sélection naturelle des individus et qu’il faut apprendre à vivre avec l’idée qu’un loup peut nous attaquer à tout moment. À chaque fois qu’une personne se fait attaquer, ils présument que la personne n’a pas fait suffisamment attention, ou même qu’elle avait attiré le loup en raison de son odeur, ses vêtements, ou même le choix de son itinéraire. Les principaux porte-parole de ce mouvement vivent dans de grands terrains clôturés dont le portail ne s’ouvre jamais que pour les laisser en sortir à bord de leur voiture. Ils font attention.

Une autre partie de la population insiste sur le fait que l’incapacité pour tous d’avoir accès à un grand terrain clôturé et un véhicule pour tous ses déplacements crée une sélection de classe qui n’a rien à voir avec la sélection naturelle. À chaque fois qu’une personne se fait attaquer, ils remarquent un portique qui est resté fermé alors que la personne poursuivie aurait pu y trouver de la sécurité.

Mais les premiers martèlent que le problème vient des loups, et pas de leur clôture, et que de permettre ainsi l’ouverture du portique pourrait permettre aux loups d’entrer et les mettre en danger. « Qu’ils s’achètent une voiture! », disent-ils. Or, il n’existe aucune route sécuritaire qui mène chez le concessionnaire. Y aller à pied est, à coup sûr, se jeter dans la gueule du loup.

Les sans voiture militent depuis toujours pour que la ville sécurise un accès au concessionnaire, ou offre un service de transport leur offrant la liberté d’aller partout en sécurité. Mais l’idée est impopulaire : un projet public serait financé majoritairement par les taxes des propriétaires des grands terrains clôturés qui n’ont nul besoin de ces services et n’ont aucune intention de les financer. Démocratiquement, il est évident que les sans voiture sont plus nombreux, mais peu d’entre eux font partie du conseil municipal ou ont l’influence des grands propriétaires sur l’opinion publique. En fait, plusieurs sans voiture sont absolument d’accord avec le fait que le problème vient des loups et que les grand propriétaires ne devraient pas payer pour un service qu’ils n’utiliseraient pas.

« C’est une question de liberté! » clament-ils du tac au tac, « On ne peut pas pénaliser ceux qui ont su prendre les mesures pour se protéger des loups parce que d’autres n’ont pas su le faire! Ça envoie un mauvais message : ça dit qu’il ne sert à rien de prendre soi-même ses responsabilités car on pourra toujours contraindre les autres à les prendre pour nous à leurs frais! »

Sans succès, les sans-voiture expliquent qu’il fut effectivement un temps avant que la meute de loup ne s’installe entre le village et le concessionnaire, et que ceux qui pouvaient alors se payer une voiture à cette époque ont bien fait de le faire. Mais il n’est désormais plus possible de marcher jusqu’au concessionnaire, et qu’il n’y a rien que les pauvres de l’époque et leur descendance puissent faire pour changer le passé. Pour eux, la question de liberté, c’est celle d’avoir la possibilité de pouvoir sortir de chez eux sans risquer leur vie. Mais cette liberté, les autres l’ont déjà et ne l’offriront pas à leurs concitoyens au prix d’une taxe pour un transport sécuritaire. C’est du socialisme, ça rend les gens paresseux, c’est mal. Faut arrêter de vivre dans le passé!

Bien entendu, les sans voiture sont prompts à faire remarquer que beaucoup de ceux qui défendent de tels arguments sont nés sur le terrain clôturé avec voiture et n’ont rien eu d’autre à faire pour le mériter. Ils critiquent aussi ceux qui croient offrir un compromis acceptable en offrant gratuitement le covoiturage aux sans-voitures pour se rendre chez le concessionnaire. « On ne peut même plus aller au travail! », se plaignent-ils, « Comment pensent-ils qu’on pourra s’acheter une voiture? » Les taux d’intérêt pour les sans-voiture sont 10 fois plus élevés que pour ceux qui en ont déjà une en raison de la mauvaise cote de crédit qu’on accumule à rester terré chez soi. À moins de gagner au moins deux fois le salaire minimum actuel, un ménage ne peut pas réussir à payer son prêt auto sans menacer ses besoins de logement, de nourriture, ou l’éducation de ses enfants. Or, les emplois sont rares et mal payés, parce que trop peu de gens ont accès à un revenu et à une voiture pour pouvoir faire rouler l’économie locale.

Mais, le problème, ce sont les loups! Il est très important de le rappeler.

Tout le monde est libre de sortir de chez soi selon la loi.

Ce n’est pas discriminatoire.

Ça dit « tout le monde » !

À moins bien sûr qu’on dise « Tout le monde a accès au transport en commun. ».

Là ce serait discriminatoire.

Là, on s’en prendrait à la liberté des automobilistes d’être seuls dans les rues.

Homo homini lupus est

[Initialement publié sur Facebook le 10 mai 2023]

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