Le prix à payer pour la liberté de mouvement
« S’opposer à l’idée de corriger les distorsions du marché qui déconnectent l’économie capitaliste des intérêts de la majorité est un acte de sabotage accélérationniste qui menace l’équilibre de la civilisation occidentale. »

On promet des milliards de dollars à ajouter et élargir des routes alors qu’on n’a même pas les moyens d’entretenir correctement les routes qu’on a déjà. Or il est démontré qu’on pourrait grandement prévenir congestion routière juste en adaptant nos comportements derrière le volant. C’est de la paresse qui coûte cher.
Un automobiliste fiscalement responsable devrait optimiser le retour sur investissement des infrastructures existantes avant d’en quêter d’autres au Gouvernement. Mais qui prend la responsabilité d’apprendre et d’appliquer les comportements routiers qui permettent d’optimiser la fluidité de la circulation? Pouvez-vous en nommer au moins 5 ?
Personne n’aime payer autant de taxes et d’impôts quand nos services publics sont aussi disfonctionnels et inefficaces, mais on votera toujours pour le candidat qui promet de l’asphalte là où on n’en aurait pas besoin. On demande des milliards pour élargir des autoroutes juste pour éviter d’avoir mieux gérer notre temps et notre impatience au volant. On fait de notre paresse individuelle un problème collectif, mais c’est pas de gauche si c’est des chars. Va savoir.
Les contribuables paient 5,77$ pour chaque 1$ payé par un automobiliste pour se déplacer. C’est 4,8 fois plus cher que pour le transport en autobus (1,21$). Pourquoi considère-t-on encore que le transport collectif soit une dépense alors que la voiture monopolise une surface inimaginable du territoire public, tant pour des routes plus larges que pour du stationnement ? « Montréal évalue à 1 275 $ le coût moyen annuel d’une place de stationnement sur rue sur l’île » alors que la vignette la plus coûteuse y coute 300 $. Alors même l’espace de stationnement le plus cher dans les rues y est subventionné par l’état à hauteur d’au moins 1 000$ par année. Les 475 000 cases de stationnement occupant 7 km2, soit 27% de la voirie de la métropole coûte donc à lui seul environ un demi-milliard de dollars par année aux contribuables alors que près du tiers de la population montréalaise ne possède pas de voiture.
Le gouvernement du Canada à accordé plus de 20 milliards de dollars en subventions à l’industrie pétrolière en 2022, soit une moyenne de 678 $ par contribuable. Cette même année, l’industrie a engrangé 35 milliards de dollars de profits, dont moins de 1% a été réinvesti dans la transition énergétique. Mais ce n’est pas de ça qu’on parle quand on pense au fardeau du prix du pétrole sur les contribuables canadiens; on préfère se plaindre de la tarification carbone qui est démontrée être le meilleur moyen pour corriger les distorsions du marché qui omettent de tenir compte du coût social de la pollution dans le coût de production. En d’autres termes, cette mal nommée « Taxe carbone », c’est juste payer directement un coût qu’on impose indirectement à toute la population en consommant des énergies fossiles.
[Si vous souhaitez mieux comprendre les mécanismes et les défis de la tarification carbone, voici un lien vers une série d’exposés en français qui couvrent exhaustivement le sujet sous les angles économiques, politiques, et éthiques.]
C’est un concept d’utilisateur payeur qui met l’emphase sur la responsabilité individuelle des consommateurs et qui crée des incitatifs concurrentiels dans le marché capitaliste pour aligner les intérêts économiques avec les intérêts de la société. Techniquement donc, c’est littéralement s’assurer de bien faire fonctionner le capitalisme en tant que système économique censé servir les intérêts humains. S’opposer à l’idée de corriger les distorsions du marché qui déconnectent l’économie capitaliste des intérêts de la majorité est un acte de sabotage accélérationniste qui menace l’équilibre de la civilisation occidentale.
Un dogmatisme sclérosant qui qualifie toute critique des règles actuelles du système économique d’acte de trahison génère un ressentiment et une insatisfaction qui affaiblit nos démocraties libérales au profit d’idéologies plus autoritaristes. Ce n’est pas parce que le communisme ne semble pas pouvoir se maintenir sans dictature que c’est systématiquement l’inverse pour le capitalisme. Quiconque tient à la liberté qu’ont offert nos démocraties par rapport aux régimes autoritaires communistes devrait considérer l’idée selon laquelle le succès du capitalisme nécessite de représenter et de servir les défis et les intérêts de notre civilisation, et ne pas se dresser comme un obstacle à ceux-ci.
En pompant autant d’argent de nos poches que de CO2 dans l’atmosphère, le quasi-monopole de l’automobile et de l’industrie pétrolière sur nos vies n’est pas le prolongement de la liberté qu’on ressent de pouvoir se déplacer où on le veut, quand on le veut. L’absence de choix n’est pas une liberté. Pouvoir se déplacer où on veut quand on le veut, ça devrait aussi pouvoir se faire comme on le veut, et sans devoir nécessairement investir des dizaines de milliers de dollars pour posséder une voiture. D’autant plus, ce moyen de transport est le seul qui nécessite d’obtenir un permis de la part du gouvernement avec notre photo dessus, et d’afficher en tout temps une plaque avec un identifiant unique qui peut être retracé n’importe où. Y être contraint par l’absence d’alternatives ne concorde pas avec le concept d’une société libre, surtout que plusieurs constructeurs automobiles poussent actuellement l’audace jusqu’à s’approprier toutes les données de votre voiture et de votre téléphone sans notre consentement, et certains vont même jusqu’à charger mensuellement en plus du coût d’achat initial pour l’utilisation d’options physiquement incluses dans la voiture.
J’affirme qu’il est temps que nous commencions à nous ouvrir les yeux face à ce qu’il nous en coûte en argent, en taxes, en liberté et en vie privée de protéger un dogme face au monopole de l’automobile et au droit des pétrolières de polluer gratuitement. Il est reconnu depuis déjà quelques décennies que ces industries nous ont fait avec les changements climatiques le même coup que les géants du tabac nous ont fait un oeu avant en investissant massivement pour empêcher leur industrie de devoir prendre ses responsabilités. Il n’est pas cohérent pour tout consommateur ayant à cœur les principes de démocratie et de responsabilité individuelle d’appuyer une industrie qui cache des informations aux consommateurs et instrumentalise nos institutions politiques pour défendre leurs intérêts au détriment de l’intérêt général. Un système politico-économique qui incite et tolère d’investir davantage en lobbying et en désinformation qu’en recherche et développement devrait faire honte à quiconque s’identifie à ces systèmes et déclencher un processus de réforme immédiat.
L’année 2023 a mis le dernier clou dans le cercueil du mythe selon lequel nous pouvons choisir de ne rien faire face aux défis qui nous font face. Si on ne s’occupe pas de la politique, c’est la politique qui s’occupe de nous. Si on ne change pas nos habitudes, ce sont nos habitudes qui vont changer pour nous. Demandez aux gens qui voulaient aller dans les pourvoiries ou visiter les îles grecques l’été dernier. Demandez aux amateurs de sports d’hiver si cet hiver s’est passé comme à leur habitude. Demandez aux pêcheurs, transformateurs et amateurs de crevettes nordiques si ce sont les écologistes qui menacent leur industrie. On pourrait parler des agriculteurs, des gens dont les primes d’assurance ont explosé car leur propriété se trouve maintenant en zone inondable, et d’une multitude d’autres contraintes qui s’imposent à nous sans qu’on les ait choisies. Ça n’a jamais été un dilemme entre l’écologie et l’économie, c’est un choix entre la gratification immédiate et un investissement à long terme. Ça n’a jamais été un dilemme entre les contraintes et la liberté, c’est la responsabilité de choisir ses contraintes pour éviter de se les faire imposer.
Ces choix existent encore même si nous payons désormais déjà le prix d’avoir pris souvent les mauvaises décisions jusqu’ici. Si bon gestionnaire de portefeuille sait qu’il vaut mieux investir tôt que de tout dépenser en gratification immédiate, un bon gestionnaire de fonds publics devrait aussi le savoir, et il en va de même pour nos ressources naturelles et l’écosystème dont nous dépendons. Nous n’avons plus le luxe d’agir en irresponsables et de refuser de vivre dans le vrai monde. Le dogmatisme qui fait de tout mouvement de transition énergétique et d’alternatives en transport actif et collectif des actes de trahison envers notre amour conditionné pour le statu quo doit être nommé pour ce qu’il est. La liberté nous appelle à questionner les idées reçues qu’on aime nous présenter comme du « Gros bon sens », et la responsabilité nous somme de nous sortir la tête du sable et d’accepter de sacrifier une partie de nos envies de gratification immédiate pour investir dans un avenir qui nous apportera à tous de bien plus grands bénéfices.
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