Est-ce que la valeur de 9¢ a disparu avec le sous noir ?

Le 10¢ est plus petit, mais vaut le double du 5¢. Ça ne fâche personne, et avec raison.

Que voyez-vous ? Deux pièces de monnaie canadienne : une pièce de 5¢ frappée en 1977, et une pièce de 10¢ frappée en 2012. Si un weirdo du nouveau mouvement populiste conservateur vous disait que vous pensez ça juste parce que vous ne connaissez pas la métallurgie, vous n’auriez pas peur qu’il gagne une élection à quelque part en Amérique du Nord avec la promesse de redonner à la monnaie sa valeur sur les marchés des métaux.

Selon Wikipédia, une pièce de 5¢ est constituée de 3,95g d’acier (94,5%), de cuivre (3,5%), et de nickel (2%). Selon Coinflation.com, les métaux dans la pièce de 5¢ de 1977 vaudrait 7,48¢ USD, tandis que les pièces de 10¢ d’avant 2000 valent 3,41¢ USD. On peut présumer que la pièce de 2012 ne vaut certainement pas plus cher à la ferraille. Rapporté en dollar canadien, la pièce de 5¢ vaut donc 10¢, et la pièce de 10¢ vaut moins de 5¢.

Mais où est-ce que je veux en venir ?

Certains ont sûrement déjà compris que ces faits inutiles et impertinents sur la monnaie sont une analogie qui vise à démontrer la différence entre les faits physiques et les constructions sociales qui sont construites par l’humanité par dessus ces faits physiques.

Tout comme la pièce est en fait un alliage / placage de différents métaux auxquels on attribue une valeur monétaire qui n’a rien à voir avec la valeur des atomes qui la composent, le sexe est un alliage de marqueurs biologiques complexes (gamètes, organes sexuels apparents, chromosomes, taux d’hormones) qui s’alignent généralement (mais pas toujours), et auxquels on attribue un genre et des normes sociales qui n’ont tien à voir avec la biologie qui les composent.

Cette analogie vise à souligner l’absurdité de l’argument de mauvaise foi selon lequel la théorie du genre est soutenue par des gens qui nient la réalité biologique du sexe. Cet argument nie, volontairement ou pas, la différence conceptuelle entre métallurgie et monnaie (sexe biologique et genre) et simplifie même grandement la complexité de la réalité biologique derrière le fait du sexe pour la faire correspondre à sa vision binaire du monde : pénis = mâle = homme = fort vs. vagin = femelle = femme = faible.

Aucune portion de ces équations n’est factuellement correcte, et pourtant les tenants d’une telle logique simpliste se présentent systématiquement comme les interlocuteurs rationnels dans ce débat.

La grande majorité des humains naissent clairement mâle ou femelle. L’autre minorité est constituée par exemple les 46 autres variations de chromosomes possibles au-delà de XX et XY, des personnes intersexe, et d’autres combinaisons moins habituelles des facteurs biologiques que nous associons au sexe biologique. Mais peu importe tout ça, nous savons tous en fait que notre sexe assigné à la naissance l’est par l’observation de nos organes génitaux externes.

Une longue tradition religieuse est peut-être la raison pour laquelle nous refusons notre réalité biologique animale et préférons désigner ces nouveaux nés comme des filles et des garçons plutôt que comme des femelles et des mâles, et cela participe assurément à la confusion totale qui existe entre le concept de sexe biologique et de genre. On utilise ces termes de façon interchangeable, et l’existence d’une différence conceptuelle entre les deux nous oblige à reconstruire une portion de notre compréhension du monde pour accommoder un peu plus de complexité.

Mais on accepte très bien qu’une pièce de monnaie plus grosse ait moins de valeur monétaire; On accepte très bien que chaque personne ait un prénom et qu’il existe 17 façons d’écrire le prénom Carolanne; On accepte très bien que Madona ne s’appelle pas vraiment Madonna, et qu’une table se désigne au féminin même si elle n’est même pas un être vivant sexué. La complexité du monde n’est directement pas le nœud du problème ici. Personne n’aura eu de réaction viscérale au “œ” dans nœud même si cette lettre ne fait pas partie des 26 lettres de l’alphabet qu’on a appris à la petite école.

Non. Selon moi, le problème est l’impact social qu’implique l’idée que la façon dont on traite différemment les personnes dans notre société selon les deux cases où on les classe à la naissance n’a que peu de fondements réellement factuels, et est beaucoup plus culturelle.

Oui, une personne avec un utérus peut porter un enfant, et cet enfant est le fruit de la rencontre entre les gamètes mâles et femelles. Mais c’est quoi le rapport avec la capacité d’opérer de la machinerie lourde, ou de porter une robe et du maquillage ? C’est quoi le rapport avec les barbies et les camions de pompier ? C’est quoi le rapport avec l’intelligence, avec la compétence en administration, ou avec la longueur qu’on laisse pousser nos cheveux ? Certaines personnes trans recherchent des caractéristiques physiques qui s’alignent avec leur genre, mais pas toutes.

Il n’y a pas de rapport. Ce n’est même pas aussi simple que juste une distinction conceptuelle entre sexe biologique et les genres traditionnellement reconnus dans les cultures occidentales. Et c’est ça qui, selon moi, bouscule vraiment notre monde et force un effort que bien des cerveaux ne sont pas prêts à faire. Les plus jeunes générations ont une perception du monde moins calcifiée et ont plus de facilité à ajuster leur conception du monde à cette réalité objectivement plus complexe. Mais la neuroplasticité n’est pas qu’une question d’âge. Il existe des jeunes cristallisés et des aînés qui continuent d’apprendre et de grandir jusqu’à leur dernier jour. J’ai connu des retraités très âgés très habiles avec un ordinateur malgré qu’ils n’aient jamais été contraints d’en utiliser un, et des trentenaires qui ne voulaient rien savoir de comprendre le fonctionnement de leur outil de travail au quotidien. L’ouverture d’esprit est, selon plusieurs experts, le trait de personnalité qui est le plus corrélé avec le fait de s’identifier comme progressiste ou conservateur sur l’axe politique social.

Mais il y a plus que ça. Si on décidait demain matin que la valeur des pièces de monnaie serait désormais rattachée à sa valeur en métaux sur les marchés mondiaux, je ne crois pas qu’une division politique aussi importante se construirait, ni que cette division s’alignerait aussi bien avec l’axe gauche droite de la politique sociale.

Si la résistance au changement est toujours forte dans une société, elle ne semble pas toujours proportionnelle aux impacts objectifs de ces changements sur nos vies. La dimension subjective est fort probablement culturelle, d’où la résistance plus grande aux changements de perspective actuels face à l’auto solo à essence et au découplage entre le sexe assigné à la naissance et les genres auxquels nos concitoyens s’associent.

Pourtant, il s’agit là de changements qui visent d’un côté à garder notre planète vivable, et de l’autre à défendre la liberté de nos concitoyens à vivre comme ils veulent plutôt que dans deux petites boîtes aux contours arbitraires. Il n’y a pas d’arguments rationnels en faveur de la restriction de libertés individuelles qui ne limitent pas celles d’autrui comme il n’y a pas d’arguments rationnels en faveur du gaspillage de ressources et de la destruction des habitats essentiels à la vie. On peut discuter du comment; on peut discuter de l’efficacité et du pragmatisme des stratégies. Mais cela ne peut pas se faire sans l’apport démocratique des personnes concernées, et sans compenser pour l’intérêt et le pouvoir des structures historiques qui profitent de l’état actuel des choses au détriment de l’intérêt général.

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