Transition numérique ­ Pas besoin de réinventer la roue !

Vélo conçu par Sergii Gordieiev

À titre de citoyen, de contribuable, et de concepteur sénior de logiciels de gestion, suivre la Commission Gallant et les autres péripéties fédérales et provinciales en matière de transition numérique provoque en moi un sentiment d’impuissance insupportable.

Comme je suis d’avis qu’il ne sert à rien de critiquer si on n’a rien de constructif à apporter, j’aimerais partager avec un maximum de gens ces idées constructives qui semblent à première vue avoir été ignorées dans ces gabegies gigantesques qui érodent la confiance des contribuables envers la gestion du trésor public.

La chose la plus importante lorsqu’on développe un logiciel est de s’assurer de ne pas réinventer la roue. Nous ne sommes probablement pas la première personne à avoir tenté de résoudre ce problème, ou à avoir besoin de ces fonctionnalités. Cela me semble évident lorsqu’il est question de gérer la paie des fonctionnaires fédéraux, ou de gérer des immatriculations, des permis de conduire, des assurances, des hôpitaux.

Si chaque juridiction a ses propres particularités, la majeure partie de toutes ces structures s’appliquent à des dizaines d’états et d’entreprises à travers le monde, lesquelles font affaire avec sensiblement les mêmes géants de l’industrie. Il peut être extrêmement lucratif pour ces dernières d’empocher tous les bénéfices de ces économies d’échelle, et j’ai du mal à m’imaginer comment ce n’est pas ce qui s’est passé dans le cas de SAAQClic, divisez les sommes facturées par le taux horaire facturé, et demandez-vous comment il peut être possible qu’autant d’heures soient vraiment travaillées.

Les ministères et gouvernements ont une tendance à opérer en vase clos, et à ne pas prioriser l’option d’utiliser ce qui fonctionne ailleurs. Or, si nous souhaitons que les économies d’échelle profitent aux contribuables, il serait très utile de créer des regroupements de juridictions et d’entretenir un écosystème de fournisseurs concurrents qui maintiennent et rendent accessible un tronc commun de fonctionnalités. Si des centaines de pays gèrent les immatriculations des automobiles, il ne sert à rien d’avoir autant de bases logicielles différentes. Une couche de personnalisation par-dessus un système générique ferait l’affaire, et ça ne peut juste pas coûter des centaines de millions.

Au-delà d’optimiser l’utilisation du trésor public, le défi auquel font face plusieurs gouvernements actuellement est de restaurer la confiance du public envers la capacité de l’État à administrer les services à la population. En théorie, ça peut sembler assez simple : faire la même job que le privé, sans la marge de profit. Mais comment est-ce possible si on accepte de payer 1M$ pour un feu de circulation ?

Au-delà de la nécessité d’ajuster les obstacles bureaucratiques et de standardiser les spécifications techniques entre plusieurs juridictions, il faudra s’attaquer courageusement à l’impunité dont jouissent les gens qui pensent qu’un dépassement de coûts de 300M$ ne va pas « empêcher la terre de tourner ». Il faudra définir un cadre raisonnable en dehors duquel des accusations criminelles menant à des peines dissuasives puissent être déposées. Ces millions auraient pu sauver des vies dans nos hôpitaux, éduquer nos enfants, sortir des gens de la rue, etc.

Cette apathie entraîne des conséquences réelles qui vont bien au-delà de la confiance du public. Il faudra un jour que la gravité de cette négligence se reflète dans la façon dont nous démocraties défendent l’argent durement gagné que nous mettons en commun pour développer nos sociétés. Loin d’être un crime sans victimes, c’est un crime qui nous victimise tous par le détournement de notre revenu, et des ressources auxquelles notre contribution obligatoire devrait nous donner droit.

Une démocratie digne de ce nom devrait juger la négligence et le détournement de fonds public comme des atteintes graves à l’intégrité de nos institutions, et agir avec la sévérité qui s’impose afin que les responsabilités des nos gestionnaires soient à la hauteur de leurs pouvoirs.

La saine gestion des finances publiques n’est pas une question de gauche ou de droite, c’est une question imminemment démocratique. Faut-il rappeler à nos gouvernements que leur rôle est d’abord et avant tout de représenter équitablement les intérêts de toute la population ? Ce ne sont pas les chiffres qui devraient gérer la réalité, mais l’inverse. Nos gouvernements ont besoin de se brancher plus solidement sur les gens du terrain s’ils veulent comprendre d’où se trouvent vraiment les opportunités d’économies.

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